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La sentence - Lune noire

La sentence - Lune noire


Il y a des souvenirs que le corps garde précieusement, comme s’il les abritait dans un pli de chair ou une respiration. Ils ne reviennent pas par la pensée, mais par un frisson, un éclat de chaleur, une image floue qui se rallume sans prévenir. Même des années après.


Cette scène-là m’est revenue un soir, sans raison apparente.

Peut-être parce que j’avais retrouvé un peu de feu en moi, ou simplement parce que le désir a cette mémoire animale qui ne s’explique pas.


À cette époque, je ne mettais pas de mot sur ce que je vivais. Je ne savais pas encore qu’on pouvait nommer cela “domination”, ni que ce pouvoir pouvait être doux, ou même profondément aimant. Je jouais, j’inventais, j’explorais.

Et c’est dans cette innocence brûlante que la scène s’est écrite — comme un jeu, une offrande, une leçon sans maître.


La sentence
La sentence

La sentence


La colère m’habitait comme une armure chaude.

J’avais décidé d’en jouer à ses dépens, bien évidemment.


Je l’ai laissé là, debout,

le souffle suspendu dans la pièce,

les poignets liés au bois,

nu sous la lumière crue d’une cuisine,

les yeux clos - ou plutôt, clos par moi.


Le monde retenait son souffle.

Le silence vibrait contre les murs,

comme un ordre muet.

J’arpentais l’espace, lente, souveraine,

tandis que le temps s’étirait, docile.

Chaque minute devenait une promesse.

Je savais qu’il ne comprenait pas tout,

mais il apprendrait :

la lenteur, la perte, le vertige d’être offert.


Il ne voyait plus rien,

mais il savait que j’étais là,

quelque part, dans le froissement d’un tissu,

dans le bruit d’un pas qui ne vient pas.

Je tournais autour de lui comme on apprivoise la peur.

Je ne disais rien, mais il savait

que j’étais celle qui décide quand tout recommence.

L’écho du vide, à force de durer,

devint presque une caresse.


Je revêtais ma colère comme un costume.

Je l’ai sanctionné à mains nues :

paumes qui claquaient sur ses fesses de petit garçon indiscipliné,

doigts qui s’engouffraient entre ses lèvres entrouvertes,

et dans ses pièces closes,

comme on pénètre un jardin interdit.

J’étais tour à tour loi et offrande.

C’était cruel et tendre, humiliant et délicieux.

Il apprit, bouche close, que je devenais sa voix.


Sous mes mains, la frontière se brouillait,

entre la punition et le pardon.

Chaque contact était à la fois choc et douceur,

une contrainte qui tirait des frissons,

un ordre qui provoquait plaisir et honte mêlés.

J’écrivais sur sa peau mon verdict,

franchissant d’un pas précis les berges de son trouble.

Je prenais tout ce qui m’appartenait.

Et ses aveux sans voix, au rythme de ses soupirs,

hurlaient qu’il n’attendait que cela -

et qu’il portait désormais fièrement mon nom.


Comme une flamme sombre et sauvage,

où la pudeur s’oublie dans une dernière prière,

impossible à nommer.



Je l’ai détaché, lentement. Le silence est retombé, doux et dense à la fois. Il avait ce regard mi-perdu, mi-éveillé, celui d’un homme qui découvre un territoire inconnu.

Il était plus vieux que moi, mais personne n’avait jamais osé lui faire ça.

Ce soir-là, il a compris que la reddition pouvait être belle, et moi, que le pouvoir pouvait avoir la douceur d’une caresse.

C’était un moment consenti, partagé, intense - un de ceux qui marquent sans blesser, et qu’on garde en mémoire longtemps, sans jamais les regretter.


Selene

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