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Ce que je n’ai jamais accepté

Il y a, dans le livre, que je viens de terminer, un prénom écrit un nombre incalculable de fois. Celui de mon amour passé. Comme un refrain obstiné, comme un battement de cœur qu’on aurait tenté de faire survivre par les mots. (Tout le bleu du ciel de Mélissa Da Costa).

Et puis, tout à la fin d’une page, cette phrase. Silencieuse. Foudroyante.

« Aucune parole ne précède les vrais départs. » Edmond Jabès

Elle m’a arraché les larmes. Parce qu’elle disait exactement ce que j’ai vécu. Un départ sans un mot. Sans adieu. Sans regard. Sans rien.

Alors j’ai répondu. Depuis des mois. Pas pour contredire.

Mais parce que je n’avais pas le choix. Parce que si lui est parti sans un mot, alors moi, j’ai parlé pour deux. Et même parfois pour des milliers, à travers mes textes, mes vidéos, mes partages. Parce que j’avais besoin d’être entendue.

Parce que j’avais besoin que ma peine ne soit pas vaine, pas invisible.

Ce texte est né de là, il y a quelques semaines. Du silence laissé par l’autre. De l’incompréhension. De l’absurde.

De ce vide qu’on est nombreu(x)ses à porter, sans savoir où le déposer.

Il ne répare pas, mais il dit. Et parfois, c’est tout ce qu’on peut faire. Dire. Encore.

Pour que le cœur tienne.




Je n’ai jamais accepté son départ

Dans le fond,

je ne l’ai jamais accepté.

Comment pourrait-on renverser une tarte aux fraises,

si l’on adore les fraises ?

Comment pourrait-on se taire,

du jour au lendemain,

quand on a tant aimé parler ?

Tant attendu des mots.

Comment pourrait-on oublier

si chaque instant était poésie,

et puits de douceur ?

Comment passer de mon amour,

imprimé comme un refrain,

à salut, une semaine plus tard ?

Comment conduire des heures,

traverser des kilomètres insensés

en l’espace de quelques mois,

pour ne plus jamais ouvrir une porte

et dire je suis là.

Comment porter l’amour

comme une seconde peau,

le prouver,

le proclamer,

et tout arracher un matin,

en disant "non" ?

Comment parler d’éternité,

et fuir dans des liaisons ?

Alors oui — je n’ai jamais accepté.

Jamais accepté ce qui,

pour moi,

n’avait aucun sens.

Je n’ai pas accepté d’être évitée à ce point.

Ni d’être bloquée partout.

Je n’ai pas accepté.

J’ai absorbé l'impact.

Amorti l'onde.

Composé avec l'impensable.

Avec la douleur de l’absurde.

J’ai vécu avec ma culpabilité,

avant de la comprendre,

inventé des scénarios de guérison,

espéré jusqu’à plus soif.

J’ai encaissé les coups

portés par son rejet,

son mépris,

son silence.

J’ai supporté qu'il ignore mon cadeau d’anniversaire.

Je voulais qu'il voie.

Ce que j’avais réussi.

Ce qui vivait de lui en moi.

Je voulais qu'il soit fier de moi.

J’avais besoin de son regard.

Il m'a tellement manqué.

Et il y a eu ces moments de vie,

où l’aide était juste une preuve d’humanité.

Et même là, je n’ai rien vu.

Ni mot.

Ni main tendue à l’appel au secours.

Alors qu’il avait aidé des étrangers,

des animaux blessés.

On peut tout rater. Mais pas ça.

Pas l’essentiel.

Pas l’évidence du soutien.


Et malgré tout, je ne l’ai jamais accepté.

Parce qu’accepter,

ce serait imaginer une vie

où il ne revient jamais.

Et je crois que j’ai eu suffisamment de morts,

depuis ce moment-là.


Accepter.

Aujourd’hui, je comprends que ce que je n’ai jamais vraiment accepté, ce n’était pas la fin de notre histoire, mais l’image qu’il donne de lui aujourd’hui.

Parce que reconnaître cette image-là, c’est admettre que je n’ai plus rien à voir avec lui.

Ni dans les valeurs. Ni dans l’empathie. Ni dans la manière même de considérer un lien.

Et ce constat-là, il m’a longtemps brûlée.

Alors j’ai résisté. J’ai projeté, longtemps, la personne que j’avais connue. Celle qui aurait tout fait pour moi. Celle qui m’aurait protégée, soutenue, aimée dans le chaos. J’ai voulu croire que cette part-là survivrait, qu’elle referait surface. J’ai tout fait pour l’honorer, pour la préserver. Mais je me suis mentie. J’ai espéré là où il n’y avait plus de vérité.

J’ai tenté d’apporter de la douceur là où il n’y avait que fuite.

Aujourd’hui, j’accepte. J’accepte qu’il se concentre sur sa vie. Qu’il efface notre rencontre comme une mauvaise herbe. Qu’il réduise ce que nous étions à une ombre gênante.

Et surtout, j’accepte de ne plus rien attendre. Ni prise de conscience. Ni mot. Ni retour.

Je me pardonne d’y avoir cru. De m’être battue seule dans une histoire qu’il avait déjà quittée. De m’être raccrochée à une image qui n’était plus la sienne.

Je regrette simplement une chose : de m’être battue pour une version de lui qui n’existe plus. Et peut-être n’a jamais existé.


Selene

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