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Le culte selon Dorian Gray 2.0

  • Photo du rédacteur: Selene
    Selene
  • il y a 1 jour
  • 3 min de lecture

Le culte selon Dorian Gray 2.0


Le culte selon Dorian Gray 2.0
Le culte selon Dorian Gray 2.0

Lorsque L’Épiderme a lancé son appel à textes autour du corps, deux de mes textes se sont immédiatement imposés à moi.

L’un explorait les mains comme gardiennes silencieuses de nos traversées ; l’autre interrogeait le miroir, cet étrange espace où l’image que nous renvoyons ne coïncide pas toujours avec celle que nous croyons être.

Puis cet appel a fait naître un troisième texte.


Celui-ci.


Contrairement aux deux autres, il a été écrit exclusivement pour répondre à cet appel à textes.


J’avais envie de revisiter le mythe de Dorian Gray à la lumière de notre époque, où les filtres remplacent parfois les miroirs, où l’apparence devient une injonction, et où la quête de perfection peut finir par nous éloigner de nous-mêmes.


J’y emprunte volontairement le vocabulaire du sacré. Non pour me moquer de la religion, mais parce que j’ai parfois le sentiment que notre époque a simplement changé d’autel.


Nous ne prions plus tout à fait les mêmes dieux.


Je suis très heureuse que ce texte ait trouvé sa place dans les pages de L’Épiderme, et je remercie chaleureusement toute l’équipe de la revue pour sa confiance.


Je vous laisse maintenant le découvrir dans son intégralité.

Bonne lecture.



Le culte selon Dorian Gray 2.0

Il fut un temps où les portraits vieillissaient à notre place.

Aujourd’hui, nous leur demandons de nous sauver du temps lui-même.



Dorian Gray

cachait son portrait

dans un grenier,

nous l’exposons

à la lumière des écrans.


Mais pas n’importe comment, non.

Nous surveillons

chaque fissure,

chaque preuve du vivant,

comme si vieillir était devenu

une faute à confesser.


Grossir,

un blasphème

à taire immédiatement.


Et nous déclamons,

sans relâche,

nos nouvelles prières.


Nous récitons

frénétiquement

les psaumes

du collagène.


Nous allumons

des cierges

dans des anneaux lumineux.


Nous plions les genoux,

non plus sur les prie-Dieu,

mais sous les barres de squat.


Nous recevons l’hostie

sous forme de protéines

et de créatine.


Le corps du Christ,

goût vanille

dans un shaker.


Nous attendons,

en vain,

le miracle promis

des sérums.


Nous bannissons

la tentation

du naturel.


Et demandons à être délivrés

de l’empreinte du temps.


Nous confessons,

le cœur tremblant,

avoir agrandi nos yeux,

rétréci nos ventres,

effacé nos sillons.


Nous avouons nos rechutes,

devant des Choco BN,

nos comparaisons nocturnes

avec des fit girls,

nos doigts

glissant sur les écrans

avec dévotion,

comme d’autres égrènent

un chapelet.


Alors que l’IA s’échauffe,

nous nous agenouillons,

appliquant un cache-cou shadow

pour éviter le double menton.


Au nom du miroir,

du filtre

et du regard des autres.


Amen.


Je vous salue, reflet,

plein de grâce,

le filtre Lensa est avec vous.

Vous êtes béni entre tous les visages,

et béni soit le fruit de vos retouches :

l’illusion.


Sainte image numérique,

mère de nos selfies,

priez pour nous, pauvres mortels,

maintenant

et à l’heure de notre prochain summer body.


Donnez-nous aujourd’hui

notre programme d’entraînement quotidien.


Pardonnez-nous notre cellulite

comme nous pardonnons

celle des autres.


Ne nous laissez pas élever notre IG,

mais délivrez-nous des céréales transformées.


Le problème, c’est que…


À force de lisser,

corriger,

améliorer,

augmenter,

nous avons fini

par égarer

celui ou celle

qui nous regardait autrefois

depuis le fond du miroir.


Nous avons oublié

le grain de notre peau,

la courbe exacte de nos sourires,

le visage que faisaient nos yeux

lorsqu’ils riaient sans témoin.


Nous avons voulu devenir

désirables,

jeunes,

irréprochables.


Et parfois,

nous sommes devenus

étrangers à nous-mêmes.


Quant à Dorian,

il est mort,

retrouvé

au pied de son portrait,

vieilli d’un seul coup

par toutes les années refusées.


Peut-être que la vraie tragédie

n’est pas de vieillir.

Peut-être est-ce

de se perdre

à force de vouloir se corriger.


De devenir

le gardien d’un visage

qui n’est plus le sien.


Et alors,

le véritable miracle

ne serait pas

de paraître plus jeune,

plus mince,

plus désirable.


Mais de retrouver son visage

parmi tous ceux

que l’on a fabriqués.


Reconnaître cette ride

née d’un chagrin,

cette cicatrice,

cette fossette,

ce pli au coin des lèvres

laissé par les éclats de rire.


Regarder son reflet,

enfin,

sans prière,

sans pénitence,

sans retouche,

sans demander pardon

d’avoir vécu.


Et dire,

non pas :

Ainsi soit-il.


Mais :

C’est vraiment moi.

Je me reconnais.


Selene



Texte écrit spécialement pour répondre à l’appel à textes de la revue L’Épiderme consacré au corps.


Publié dans le numéro 6-7 (2026).

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